Sappho

Sappho[Antoine Bourdelle, Sappho – 1925]

Grave beauté

muse amoureuse

ta lyre ne chante plus la poésie, les mystères d’Aphrodite.

Toi autrefois plus belle que Vénus

animée de la passion la plus vive

toi ardente et voluptueuse

te voilà interdite, éperdue.

Où est passé le feu, la grâce ?

Ton corps semble brûler, oui, mais de secrètes douleurs.

Quelle est cette langueur ?

Tourments de ton amour terrible ?

Mal de l’absence ?

Frisson de désespoir à l’approche de l’hiver ?

Tu as perdu la force, la passion et la voix.

Le front pâle incliné,

les joues creuses,

la bouche amère, mélancolique,

la main lasse et muette.

On dirait que tu pleures.

Pourtant, ton pied droit sous ta robe bat encore la mesure…

 

Le Centaure mourant

[Bourdelle, Centaure mourant – 1911, d’après La mort du dernier centaure]

Immortel centaureCentaure mourant

jusque-là indompté.

Habile sage, érudit, dont les seuls accords de lyre savent guérir les maladies.

Touché au pied par une flèche empoisonnée, trempée dans le sang de l’hydre de Lerne,

une flèche perdue décochée par Hercule, celui-là même dont il avait été le maître.

Et, les pattes brisées, son grand corps déchiré, le torse distordu,

effondré sur le flanc,

il meurt,

en pleine lutte,

la lyre encore à la main.

La tête basculée sur l’épaule, les muscles du cou raidis dans un spasme de douleur,

les bras disloqués, les mains ouvertes, comme en prière,

pour échapper au mal incurable,

aux horribles souffrances,

à l’agonie éternelle.

C’est peut-être l’instant même où l’animal fabuleux redevient humain avant d’être changé en constellation d’étoiles :

les lèvres encore crispées par un rictus amer,

mais l’apaisement aux paupières et, sur la joue, comme des larmes de sang.

 

 

Pénélope

 

[Antoine Bourdelle, Pénélope – 1906-1912]Pénélope

Reine d’Ithaque, fille d’Icarios,
j’ai toujours aimé ta pose langoureuse et émouvante.
Déhanchée, une jambe offerte au soleil et à la brise passagère,
le genou vernissé, galet rond poli par le ressac,
un bras enserre ta poitrine, comme on protège un secret,
et l’autre, gracieux et souple, semble figé à jamais dans une attente rêveuse ;
la peau veinée de blanc, poussière d’embruns enlevée par le vent à la crête des vagues.
Ton visage grave et tes cheveux noués sculptés sur fond de ciel azur.
Les yeux tournés vers l’horizon mais les paupières closes,
la tête penchée, posée sur le dos de la main,
tu attends.
Tu attends le retour de ton amour unique, ses voiles blanches à l’horizon brumeux.
Amante fidèle,
tu files le jour sur ton métier
ta grande toile toujours recommencée,
et te livres la nuit à tes fantasmes, au souvenir du désir, de la passion houleuse comme la mer. L’absence est toujours peuplée de souvenirs. Chaque nuit tu refais, sans jamais l’achever, le tissu de votre intimité.

Amante fidèle,
fidèle à l’amour, fidèle à toi-même, et toujours silencieuse.

Le plissé de ta longue robe laisse deviner les rondeurs de ton fils Télémaque.