Vienne la nuit

(Le nom de l’étoile, extrait)

Sa vie à Vienne était de miel et d’absinthe. Elle avait dû faire la part des choses, trier le grain de l’ivraie. Car elle avait souffert au début d’un sentiment de déracinement que la tristesse de la ville et la laideur des gens n’avaient su consoler. Quand elle était arrivée à Vienne, il y avait plus de quinze ans, ils avaient dit : « – Ah, les Français, on les connaît, ils nous ont occupés pendant dix ans … » Léna n’avait pas bien compris sur le moment. Elle n’avait que vingt ans et on ne lui avait jamais parlé de ça. De la France comme d’un occupant. Pour elle la deuxième guerre c’était les tickets de rationnement qui avaient à peine nourri sa mère, les topinambours que son grand-père avait dû manger à son retour du front, c’était la Résistance et la Gestapo, les bons et les méchants. Et au lycée on lui avait bien dit que les forces alliées, dont étaient les français, étaient libératrices. D’ailleurs son grand-père avait « libéré » Paris. Avec les années, elle avait compris cette conscience mauvaise de la génération guerre. Ces Autrichiens-là étaient partagés entre l’endoctrinement qui les avait placés du côté allemand, donc des pays vaincus, et la conviction d’avoir été les premières victimes du régime hitlérien. Après tout, le vote de l’Anschluss n’avait-il pas été truqué ?  Dans les deux cas, position plus confortable que d’être considéré comme victime. Ou simple question de dialectique. Simple manque de discernement.

L’Autriche des années quatre-vingt c’était les costumes traditionnels, knickerbockers de cuir élimé et poils de chamois au chapeau, portés en plein centre ville par des gens encore jeunes, c’était de vieilles dames gainées de gants blancs et de bas opaques au plus chaud de l’été, c’était les lycéens déguisés en communiants tous les samedis soir pour aller à l’école de danse, c’était des hauts fonctionnaires aux visages balafrés sous des casquettes barrées des couleurs d’une corporation fasciste d’étudiants. Léna avait eu l’impression de retrouver à la ligne la caricature cynique de tout l’oeuvre de Thomas Bernhard: musées poussiéreux, médiocrité des journaux à scandale, nappes rose pâle des restaurants retournées entre deux clients, culte des voitures, ABS, sièges en cuir, jantes en alu et lavage dominical en salopette bleue d’ouvrier, mégalomanie des pâtisseries, pendant schizophrène de l’épouvantable saleté des toilettes. Vienne était une société sur le déclin, touchante de ridicule et de désuétude. Léna avait fait la connaissance de Hilde Güden peu de temps avant sa mort. Elle qui avait chanté Strauss et Lehar sur les plus grandes scènes du monde, elle qui avait incarné la vitalité et la beauté germaniques, large sourire aux dents saines, regard d’acier, blondeur aryenne et poitrine walkyrienne, vivait recluse dans sa maison de Klosterneuburg, décrépite, amaigrie, desséchée, édentée, minée par le cancer et la sénilité. Wiener Blut, sang viennois. La cantatrice avait fait cadeau à Léna d’une de ses robes de scène, superbe fourreau de soie vert d’eau cousue de fil d’or, que Léna aurait pu porter pour aller à l’Opéra ou à des bals. Mais la robe était mitée. La décadence fin de siècle, elle était là, au cœur d’une capitale européenne de deux millions d’habitants en mille neuf cent quatre-vingt-sept.

A l’automne suivant, la mise en scène par Claus Peymann de la pièce de Bernhard Heldenplatz jetait un voile de scandale sur le Burgtheater et alimentait la presse de ses insultes habituelles. Et oui, Bernhard avait raison : dans ce pays la vérité fait du mal à entendre. La salle était partagée en deux. Certains rirent, Léna et ses amis étaient de ceux-là. Mais les gens du public qui arboraient colliers de perles et manteaux de fourrure furent outrés d’entendre dès le début de la première scène qu’en Autriche il y a aujourd’hui plus de nazis qu’en trente-huit et qu’en Autriche, il faut être catholique ou national-socialiste, le reste étant exterminé. On entendit des raclements de gorges au milieu des rires, puis certains osèrent huer pour finir par se lever et partir avant la fin, au plus tard à l’entracte, après la scène deux. Ceux-là donc n’entendirent pas le moment admirable de la scène trois où le Professeur Schuster déclare que dans chaque Viennois sommeille un tueur en série. Le Burgtheater, vidé de ses habitués réactionnaires, éclata d’un rire sardonique. Au bout de quatre heures, le rideau tomba. Instant magique pour Léna que celui où les lumières se rallumèrent dans la salle rouge et or, et où tous se levèrent pour applaudir debout, longtemps, le courage d’avoir dépeint Vienne comme un cloaque dénué d’esprit et de culture qui répand son odeur nauséabonde dans toute l’Europe. Ainsi donc il y avait des gens qui pensaient comme elle. Les choses allaient pouvoir changer. Mais comme on le sait, l’histoire se répète et la francophobie recommença de plus belle l’année des sanctions de l’Europe contre l’Autriche, sur proposition de la France. Léna ne pouvait qu’en être responsable. Puisqu’elle en était, elle. Son passeport le prouvait : Héléna Moreau, née à Toulouse le 15 novembre 1967, et son léger accent la trahissait encore auprès des commerçants.

Pendant des années, Léna s’étonna que les graffitis racistes qu’elle voyait dans le passage du métro ne fussent pas effacés :

Stinkende Türken, Kanaken, Ekel,
Raus mit Euch, Ungeziefer,
nach Vorderasien, wo ihr hingehört
Ab nach Hause, der Führer ruft
!

Et un matin elle les avait découverts barrés d’un Fuck the Nazis en capitales rouges. Un jour, elle s’était même arrêtée devant le lycée de la Wasagasse et avait lu par curiosité le nom des élèves admis pour la rentrée suivante. La liste commençait par Abdul Hadi Sharif, Abou Assi Roni, Anjinta Nagrob, et on trouvait encore par la suite, au milieu de quelques rares Elisabeth Niedermayer ou un très caricatural Thaddäus von Stetten, une Leyla Jaffarmadar Haji Agha, un Yan Wang et une Fatih Ünlü. Léna n’en croyait pas ses yeux. De ce jour, elle s’était trouvée moins étrangère dans cette ville au passé si ambigu.

Et puis Léna avait commencé à fréquenter des intellectuels de gauche, écolos, étrangers, juifs, homosexuels, artistes, écrivains, tout ce que Vienne comptait de minorités et qui faisait en somme pencher la balance du bon côté. Et un soir d’hiver, dix ans déjà, ils avaient atteint les trois cent mille sur la même Heldenplatz pour exprimer dans un océan de lumière leur refus du racisme et de l’intolérance. Ils étaient là, ceux qui avaient acclamé la pièce de Bernhard, enfants de déportés ou de nazis, petits-enfants sur les épaules, une torche à la main ou brandissant des make love, not war ou des nie wieder. L’association des auteurs avait une banderole avec Touche pas à mon poète, et Léna avait ressorti pour l’occasion le petit badge en plastique noir en forme de main ouverte. Sur le podium, une femme discrète, vêtue d’un sweat-shirt à capuche, encore inconnue du public français, celle sur qui Jörg Haider et son parti raciste déverseraient dès lors toute leur haine populiste : Elfriede Jelinek.

C’est à cette même époque que Léna avait découvert les rues pavées du Spittelberg et du quartier juif, les marchés turcs et asiatiques, les passages secrets aux volets de bois vert, les cafés à ciel ouvert, campagne dans la ville. La pente douce des jardins du Belvédère l’avait menée un jour aux sphinx énigmatiques puis vers ce petit café au plafond voûté, statues de saints et musique classique, où Jan l’avait embrassée pour la première fois. C’était sur l’aria de Mozart : Sagt, ist es Liebe, was hier so brennt ? … Elle avait vu le parc de Schönbrunn l’hiver, le grand parc sous la neige et sous un clair soleil, sans personne, seuls les écureuils et quelques sportifs, et dans le silence glacial le craquement des sapins dans le vent et le cri des oiseaux de proie. La ville lui semblait aujourd’hui si féminine, elle avait par endroits le charme des villes méridionales, les vestiges de la Michaelerplatz rappelaient son passé médiéval, les maisons baroques reflétaient la lumière des palais florentins, les ornements des portails débordaient d’exubérance baroque, de petites cours de verdure avaient l’intimité des cloîtres toulousains, la fontaine du passage de la Freyung la fraîcheur d’un jardin andalou, les volutes des majoliques Jugendstil la grâce des faïences mauresques, la façade de la Ruprechtskirche l’austérité des églises romanes, et le parfum des roses la douceur d’un soir d’été.

Et surtout il y avait, loin du pittoresque touristique de Vienne, les escapades au-delà de l’écluse d’Otto Wagner et de ses lions majestueux. Que d’émotions que de vivre au rythme des saisons, du parfum des premiers lilas aux derniers héliotropes gorgés de soleil, d’observer le vol des canards sauvages sur la vaste étendue du fleuve luisant, de ployer sous le frémissement lourd des ailes des cygnes et des cigognes émergeant d’un taillis, ou de surprendre, dans un coin secret de souches vermoulues, de mousses et de foliotes veloutées, un couple de grues cendrées dans les roseaux des marais.

Les dimanches d’automne, sa saison préférée, elle prenait, avec des amis, l’autoroute vers le Nord, longeant la rive gauche du Danube. Ils sortaient à Bisamberg pour traverser le fleuve en bac. Léna adorait ce court trajet où le bateau se meut amarré à un câble grâce à la seule force du courant, comme un passage initiatique chargé de références littéraires. Elle descendait de la voiture, s’accoudait au bastingage pour s’enivrer de vent, de souvenirs et d’embruns. Le passeur leur vendait des fruits et des légumes de saison ou bien ils glanaient ensuite dans la forêt quelques fruits d’aubépine, jeunes pousses de houblon ou d’ail des ours, qu’ils ramenaient à Vienne, trophées champêtres qui terminaient en salades, veloutés, coulis et infusions.

L’hiver, après de longues promenades le long des plages gelées, ils finissaient la journée dans les vignes d’un heuriger de Klosterneuburg ou de Kritzendorf où ils buvaient du vin chaud à la cannelle et grillaient des marrons dans un brasero, debout dans la neige.

Les longues journées d’été avaient un charme magique. Ils longeaient le ruisseau où nichaient des cigognes, ces grands planeurs fidèles, vagabonds infatigables revenus d’Ethiopie. Les enfants disparaissaient dans les bois et revenaient, les filles les mains pleines de renoncules dorées des marais et les garçons avec des brassées de saule qu’il fallait tailler en arcs et en flèches. Et quand le soir tombait on allumait un feu sur une langue de galets blancs, juste au bord de l’eau. Les enfants avaient les yeux qui brillent. Les grands hêtres craquaient à la brise du soir. Léna redevenait silencieuse, le regard rivé vers la large étendue d’eau tumultueuse et noire qui parfois ressemble à la mer. Pourtant si loin.