Je tu elle

(Exercice de style oulipien sur les 10es Rencontres de Bienne)

JE me souviens de la date : 4 et 5 février 2017.
Je me souviens de boiseries, de vitraux et de plafonds en stuc.
Je me souviens, le samedi matin vers dix heures, du goût d’un petit pain fourré de fruits confits.
Je me souviens d’une ambiance chaleureuse et studieuse.
Je me souviens de Tokoll, d’Esther Montandon et de Peter-und-so-weiter.
Je me souviens qu’il a neigé à gros flocons.
Je me souviens.

TU traduis, tu écris, tu enseignes, tu travailles dans un bureau. Tu viens d’Annemasse, de Lausanne, de Savigny, de Berne, de Munich, d’Yverdon-les-Bains. Tu habites rue Linné, Wagnergasse, au bord du lac, près du Jardin des Plantes. Tu parles l’allemand, le français, l’italien, l’arabe aussi, et le turc parfois. Tu dis Bonjour, Servus, Moinz, Grüessech. Tu as participé à tous les ateliers. Tu aimes le lapin à la Bourguignonne, tu manges végétarien. Tu portes des couleurs claires, tu t’habilles toujours de noir.

ELLE s’appelle B. Au début, elle paraît secrète et inabordable. Mais elle est ouverte au monde. Elle vit dans deux cultures et se dit même bilingue. Elle est à 117 kilomètres de Zürich. Latitude : 47 degrés Nord – longitude : 7 degrés Est – altitude : 434 mètres.

NOUS connaissions-nous déjà ? Avons-nous lu les textes de la même façon ? Savons-nous qui est le narrateur ? Que nous apprend la focalisation interne ? Que veut nous dire l’auteur avec ce passage soudain au présent ? Comment traduirions-nous cette impression de flottement ? Comment pourrions-nous rendre cette sonorité ? Ne trouvons-nous pas la traduction meilleure que l’original ?

VOUS vouliez assister aux 10es Ren­flements de Bretagne à l’Instrument lit­téraire. Pour participer, vous avez rempli la fortune d’insigne et envoyé une thaumaturgie anonymisée (max. 8000 carambouilles, espèces com­pris­es) ou une tra­hison de toute géodésie lit­téraire, écrite dans une des laparotomies nationales. Le commandité de presbyacousie a sélec­tion­né votre thaumaturgie qui a fait l’objet de dif­férentes atmosphères. Un légionnaire public a présen­té quelques-unes de ces thaumaturgies et tra­hisons.

ILS sont venus de Genève, Zürich ou Vienne vers cette ville du nom de Bienne. Les yeux rieurs, mines joyeuses, gestes sereins et le cœur en goguette. L’une écrit pour ses tiroirs, celui-ci rêve de publier, lui préfère commenter et elle, juste écouter. Nul ne dort. Non, toujours ils vont, ils viennent, entre les mondes, entre les mots. Deux jours de discussions, de lectures sublimes et de poésie pure. Rien du monde extérieur. Dehors, c’est pluie, c’est neige, c’est un ciel gris qui pleure.
Puis ils sont retournés vers leurs villes d’origine, riches d’idées nouvelles, de souvenirs joyeux : longtemps ils se souviendront des Rencontres de Bienne. Et même un jour, peut-être qu’ils y reviendront.

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JE : en hommage au Je me souviens de Georges Perec
TU : Se réfère à Penser/Classer de Georges Perec, tout en utilisant la contrainte de Turing*
ELLE : renvoie à l’Exercice Précisions de Raymond Queneau
NOUS : renvoie aux Exercices Hésitations et Impuissant de Raymond Queneau
VOUS : Contrainte S+7* réalisée avec le Langenscheidts Taschenwörterbuch, Französisch-Deutsch, Berlin/Munich, 1982
ILS : Lipogramme* (ici sans la voyelle a)

* http://www.oulipo.net/fr/contraintes

À corps perdu (oder: Das Istanbul-Syndrom)

Es war nicht Florenz, es war nicht Paris, es war nicht Jerusalem. Es war auch nicht während eines dieser hektischen Städtetrips: „Entdecken Sie in drei Tagen den Zauber des Orients und die größten Shoppingmalls Europas“. Nein. Ich wohnte in Istanbul seit nun acht Monaten, war bereits ohne Reiseführer und Stadtplan unterwegs. Ich schlenderte durch die Stadt, die Hände in den Taschen, und machte keine Fotos mehr.

Ich war schon öfters in Paris, auch in Marokko und sogar in Indien gewesen. Ich hatte die schwindelerregende Kuppel des Taj Mahals und den Palast der Winde gesehen, kannte schon das tosende Rauschen und die Morbidität der Straßen Old Delhis und des Platzes Djemaa el Fna, die mystische Stimmung der Pilgerstadt Pushkar und die Leichenverbrennungen an den Ghats von Banganga.

Ich bekam keine krankhaften Angstzustände oder religiösen Halluzinationen; keine „himmlischen Empfindungen“, keine spirituelle „Ekstase“, wie Stendhal sie in Florenz erlebte und beschrieb. Es war auch keine bewusste Abdrift der Gefühle, wie Pierre Loti sie in Aziyadehs Stambul inszenierte. Nichts von all dem.
Es war nichts als ein Schwindel. Und es klopfte mir das Herz. Es kam über Nacht, heimtückisch und ausweglos.
Der Abend davor: ein lauer April. Ich war dem Wiener Winter entlaufen. Gerade angekommen. War mit Freunden zu einem Konzert verabredet. Schülerband. Davor ein Bier in der Artischocke, am Fuße des Galataturms. Der Festsaal der Schule: überhitzt. Zwei, drei jazzige Nummern, die warme Stimme einer lasziven Lehrerin, die Begeisterungsrufe der Zuschauer, und dann kam dieser schwarz gekleidete Maturant mit Sonnenbrille. Wieder Begeisterungsrufe der Zuschauer. Der pochende Rhythmus der Bassgitarre, die ersten Riffs, und dann die Stimme, dunkel und düster:

People are strange
when you’re a stranger
Faces look ugly
when you’re alone

Es war ein plötzlicher Blackout. Hohes Pfeifen einer Mikrofonrückkopplung in meinen Ohren, der tiefe Bass pulsierend in meinen Schläfen, die Schrillheit der Gitarre schnürte mir die Kehle zu, die Zunge klebte am Gaumen, der Atem wie beraubt, flaues Gefühl im Magen, das Herz beklommen, der Nacken steif und schmerzend …

When you’re strange
no one remembers your name

Es war um mich geschehen: Alles geriet ins Wanken. Schwindel, Herzrasen, Ohrenpfeifen, andauernd und quälend, eine nicht enden wollende Malaise, Übelkeit, Überreizung. Wochenlang, monatelang.

Streets are uneven
when you’re down
When you’re strange
faces come out of the rain

Ich hatte den Nullpunkt meiner Kräfte erreicht, ja überschritten, hatte die Balance verloren und „fürchtete umzufallen ». Und alles war mir fremd. Das Summen der Frachter, die Schreie der Möwen, das Hupen der Autos, die Pfiffe der Polizisten, das Quietschen der Straßenbahn, kein Geräusch, das mich früher kaum gestört, ja das mir vielleicht gefallen hätte, war mir noch erträglich. Nicht einmal die Sirenen der Dampfschiffe am Bosporus. Nicht einmal das Rufen der Muezzins. Lärmtrunken. Am Festland: ein Schaukeln wie auf hoher See, ich stoße überall an, stolpere über Gehsteige und Pflastersteine, mein Spiegelbild in den Schaufenstern entzweit sich und verschwimmt; mein Gesicht verfremdet. Nullpunktverschiebung. Sinnestäuschung. Fragmentierte Schriften: die Buchstaben gespalten, die Striche gebrochen, die Vertikale aufgehoben. Ich habe keine Bodenhaftung mehr, wie der junge tanzende Derwisch, der beim Kreisen um sich selbst die Verbindung zur Erde verliert, ehe seine rechte Hand im Himmel Halt findet, und dabei aus der Körperachse geworfen wird. Schwindel also. Und ständig dieses Klopfen in der Brust, das Rasen im Kopf, das Hämmern in den Schläfen, das Pfeifen in den Ohren.

When you’re strange

Schwanken, Klopfen, Schwirren, Pfeifen.

when you’re down

Taumeln, Pochen, Schrillen, Rasseln.

Welche schmerzhafte Erinnerung, welche vergrabene Angst versuchte da an die Oberfläche meines Bewusstseins zu drängen? Um mich zu quälen oder mich zu erlösen? Istanbul, Stadt des Taumelns, Stadt des Schwindelns. Zwei weitere Jahre schwindelte ich durch die Stadt, durch das Leben, ohne die Antwort zu finden.

Femme fatale

Le 5 août 1925, Amrita Sher-Gil, alors âgée de 12 ans, répertorie dans son journal les films qu’elle a vus en Inde où elle vit depuis quelques années – La Reine de Saba, Cyrano de Bergerac, Quo Vadis, le Cheik –, dessine des croquis sensuels et parfois érotiques des acteurs et actrices qu’elle y a admirés, et en fait un classement par ordre de préférence : Betty Blythe, la comtesse Rina de Liguoro et, à la troisième place, Pola Negri, dans Carmen.
Dans ce film – réalisé par Lubitsch en 1918 et également connu sous le titre The Gypsy Blood – Pola Negri n’a que 21 ans, mais les dix films qu’elle a déjà tournés ont fait d’elle une icône du cinéma muet. Ses épais jupons de gitane accentuent ses rondeurs plutôt qu’ils ne les masquent, elle porte les poncifs de la bohémienne, foulard sur la tête et grandes boucles d’oreilles, et une mèche de cheveux noirs, aiguisée en spirale, orne son front. Sur une photo probablement réalisée par son père Umrao Sher-Gil, Amrita pose avec ce même accroche-cœur et un sourire aguicheur.

En 1929, Pola Negri tourne son dernier film muet, Son dernier Tango, où elle joue une entraîneuse dans un bar à marins du nom de Paradis bleu, qui, pour fuir son maquereau, épouse un gardien de phare et part vivre avec lui. Dans les extraits que l’on peut voir en ligne, on ne peut que constater qu’elle a pris pas mal d’embonpoint, que sa démarche est encore plus chaloupée que dans Carmen, et que la gestuelle est devenue vulgaire : elle bouscule les gens et se crache dans les mains, si bien que j’avais du mal à croire qu’elle puisse avoir été la femme fatale que l’on dit.
Jusqu’à ce soir de janvier 2017. Dans les rues désertes de Vienne, il gèle à pierre fendre. Il fait nuit depuis longtemps. Mais sous les lustres de cristal du cinéma Metro, les lourds velours rouges me projettent hors du temps. Dans l’envers du décor. La salle est historique. Sur la scène, un pianiste accompagne ce dernier film muet* de Pola, seule copie qui ait survécu, provenant de la cinémathèque de Toulouse. La lumière s’éteint, et le voyage commence. Tous les sens sont en éveil. On croit entendre le cri des mouettes, sentir les embruns, alors tout doucement on glisse, dans la bruine du port, dans la moiteur du bar. Puis, gros plan sur son visage. Et Pola nous emporte. Vague submergeante, on croit entendre son rire, sentir la poudre de ses joues, il y a la mouche veloutée qui palpite au-dessus de sa lèvre, il y a les guiches de cheveux noirs qui frisent à présent ses tempes, il y a, malgré le noir et blanc, l’incarnat de sa peau, ses lèvres de carmin et son regard de braise. Elle distille une féminité et une sensualité intemporelles. Elle est la volupté et le désir ardent. Elle est la femme. Elle est Pola Negri. Elle est.

 

* Son dernier Tango (The Woman He Scorned Die Straße der verlorenen Seelen) est un film anglais de Paul Czinner de 1929.

 

 

Klagesong auf den Diphthong

(ein Slamtext zu « Zwanzig Jahre Rechtschreibreform », vorgetragen beim Poetry Slam « Textstrom » – moderiert von Mieze Medusa – in der Brunnenpassage, Wien, am 15. Juni 2017)

1977, Südfrankreich,
ich bin zehn und beginne, im Gymnasium Deutsch zu lernen,
als Fremdsprache.
Mein Vater ist Deutschlehrer,
ich sitze in seiner Klasse
– das Buch heißt „Deutsch ist Klasse“ –,
er schreibt mit der Kreide an die Tafel:
Guten Tag
Guten Abend
Vati sucht seine Pfeife
und erörtert des langen und breiten
die Groß- und Kleinschreibung,
die Zeichensetzung,
zwischen Laut und Buchstabe die Beziehung,
die Schreibweise,
die Grammatik und die vielen Ausnahmen.
„Wie soll ich wissen, wie man es schreibt,
wenn ich nicht weiß, wie man es spricht?“
„Nach einem Zwielaut scharfes ‚s’, t’as compris?“
Später kam – untrennbar – zer/be/er/ge/miß/emp/ent/ver
und der doppelte Infinitiv des Verbs.
Das ist die Kunst zu schreiben.

Später lerne ich „Die Lorelei“,
„Der Nachtschelm und das Siebenschwein“
auswendig,
es war recht aufwendig,
aber am Ende konnte ich
Deutsch,
zumindest dachte ich
die letzten zwanzig Jahre:
ich muß, du mußt, er muß,
in Massen und in Maßen,
die Gasse und die Straße,
die Küsse und die Grüße,
die Beeren und die Bären.
Ja, ich dachte, ich sei
auf dem laufenden
Zeit meines Lebens.
Aber seit dem Inkrafttreten neuer Rechtschreibregeln
glaube ich, ich kann’s nicht mehr.

Um Goethes willen,
ich stehe kopf
und brauche ein Update.
Wie soll ich jetzt schreiben:
Schweizer Käse, Wiener Küche,
Schweizerhaus, Tiroler Knödel?
Sie sagen, das Phonologische sei jetzt endlich logisch.
Ich finde das Morphematische recht problematisch.
In Deutschland hat man Spass, in Österreich mehr Spaß.
Kommt das nicht auf das Gleiche?

Ich fühle mich entkräftet wie das „ph“ in fotografisch,
stimmlos und perplex wie ein „eß“ nach einem Diphthong,
da hilft mir nicht mal mein Tai-Chi Qigong.

Ich bin nicht mehr im Stande,
ja außerstande,
aufs Äußerste verwirrt.
Ich versteh’ nicht im Geringsten,
es ist ein Albtraum,
ein Gräuel,
und übersteigt meine Fantasie.
Wer kann mir denn helfen aus meinem Nicht-mehr-fertig-Werden?
Ich zerfalle in Wörter, die auseinander geschrieben werden,
nicht mehr zusammengehören.
Muss ich alles aufs Neue lernen?
Blieb denn nichts mehr beim Alten?
Ich muss achtgeben, größte Acht geben,
und ich bin mir im Klaren,
ich muss mein Wissen mit drei „t“ langsam ins Reine bringen:
im Schritttempo die neuen Regeln über die Hippocampi zurück zu meinem Cortex schicken,
meine Großhirnrinde zum Hotspot der Orthographie entwickeln.

Aber genau genommen bin ich guten Willens
und angesichts der Situation
ist es von meinem Wissen noch nicht die Endstation,
und ich bin wie diese Reform
voll und ganz für Integration,
Integration,
Integration…

 

 

La concrétion d’un souvenir

[« Je sais bien que les objets familiers sont synonymes d’aveuglement : nous ne les regardons plus et ils ne disent que la force de l’habitude. » Marcel Cohen, Sur la scène intérieure. Faits.]

 Je l’ai trouvé dans la pièce du sous-sol de la maison de mes grands-parents que nous appelions « la salle de jeu », mais où mon grand-père, une fois à la retraite, avait installé son bureau. Il y triait ses timbres, faisait son courrier, payait ses factures, lisait et relisait les seuls documents en sa possession sur la mort prématurée de son jeune frère en camp de concentration. « Faites doucement, parce que papi travaille », disait ma grand-mère quand nous demandions à aller jouer en bas. Je me souviens des meubles démodés des années 1940 – une table en fer forgé aux carrelages espagnols, un fauteuil rouge en simili cuir – d’un mange-disque, d’un chapeau mexicain, d’un miroir rond entouré de rotin, et d’une coupe à fruits en pâte de verre…
Tout y était encore quand il s’est agi de vider la maison après le décès de ma grand-mère. Même le bureau de mon grand-père, mort pourtant quinze ans auparavant. Un meuble massif, en bois patiné, vermoulu depuis, que j’avais connu des années auparavant dans le magasin d’électroménager que tenait ma grand-mère à l’angle d’une rue de la ville. Le tiroir du haut, quand j’étais enfant, servait de tiroir-caisse. Sur le bureau de la salle de jeu, comme une mise en scène de théâtre : la lampe Mazda en loupe d’acajou et sa tulipe d’opaline, le téléphone en bakélite au cadran rotatif de la marque Ericsson, estampillé de la mention « Propriété de l’État ». Un pot à crayons rempli de stylos à bille publicitaires et d’un coupe-papier en métal très léger.
C’est lui, l’objet. Le grand mystère.
C’est ce que l’on appelle de « l’artisanat des tranchées » ou « l’art des poilus ». Il date donc de la Grande Guerre. Cent ans déjà. Le manche est fait d’une douille de balle vide ; la lame, fichée dans le culot, est un morceau de laiton de la même couleur, sans doute prélevé sur un obus, aplati et découpé en forme de flamme. La douille et le pourtour de la lame sont gravés d’un fin motif d’écailles ; sur le manche, on peut lire Souvenir ; sur une face de la lame, une ancre entourée d’un cordage – ce qui peut paraître étrange pour un soldat des tranchées –, deux initiales enlacées dont il est difficile de dire s’il s’agit d’un J et d’un E ou d’un F et d’un C, une fleur dans son pot ; sur l’autre face, la même fleur sans son pot, une colombe tenant une lettre dans le bec, et les dates 1914-15-16-17. Tombé au combat ? Ou seulement blessé et rentré au pays ? L’artisan-soldat a-t-il offert le coupe-papier en 1917 à sa mère, à une bonne amie ou une marraine de guerre, dans l’espoir de recevoir des lettres en retour ? Ou échangé l’objet contre des cigarettes, une ration de pain ? D’où mon grand-père le tenait-il ? Hérité de son père ou de son beau-père ? De son frère qui avait été dans la marine ? L’avait-il acheté ou reçu en cadeau bien après les deux guerres ? Nous ne le saurons jamais. Nous aurions dû demander. Ça, et le reste. Mais personne ne l’a fait. Par gêne ou par indifférence. Peut-être aussi parce qu’il fallait faire « doucement, parce que papi travaille ».
Ce regret laisse à la gorge un goût âcre comme l’est l’odeur du métal. Celui des balles et des obus. Qui n’a pas changé depuis un siècle.

(À voir sur le site du Weltmuseum Wien)

 

Murmure de bonheur

Quand on partait en vacances, en caravane, vers la Costa Brava ou la Costa Daurada, mon frère et moi à l’arrière de la voiture, c’était toujours papa qui conduisait. Du moins dans mon souvenir. Maman posait la main sur sa cuisse, comme pour sceller le pacte.
Elle avait toujours dans la boîte à gants des bonbons à la menthe La Pie qui Chante qu’on essayait de sucer jusqu’à faire un trou au milieu sans que l’anneau formé ne se casse ni surtout sans s’y tailler la langue. Cela occupait pendant des kilomètres. Puis on jouait à compter les 2 CV vertes, les barbus et les femmes enceintes.
Jusqu’à la frontière espagnole, on écoutait la radio française, puis des cassettes de chansons : Joe Dassin chantait L’été indien, Michel Fugain Un beau roman et Michel Delpech Chez Laurette ; et nous, nous chantions avec : « C’était bien, c’était chouette ».
Quand, sous l’effet de la chaleur, les bandes magnétiques s’étaient entortillées dans le lecteur, maman essayait bien de les rembobiner avec un stylo à bille, mais elles finissaient par se déchirer.
Plus tard, après de longues plages de silence, papa entonnait les premières mesures de « Dans ce qui fut ma poche, et qui n’est plus qu’un trou, je n’ai plus de sous » ; maman, mon frère et moi enchaînions en chœur ou en canon, et l’habitacle se remplissait de ces chants folkloriques de colonies de vacances où il était question de « plumettes d’argent » et de « feuilles d’automne, emportées par le vent ». C’étaient des airs enjoués comme Le roi Arthur suivis par d’autres plus mélancoliques : S’en allaient trois garçons, Ma chaumière, des paroles vieillottes dont je ne comprenais pas très bien le sens : « C’est Jean-François de Nantes, Oué, oué, oué, Gabier de la Fringante, Oh ! mes bouées, Jean-Françoué ».
Quand notre répertoire était épuisé et que nous avions déjà repris trois fois Se canto, ma chanson occitane préférée, dont je chantais le refrain d’une voix de tête, maman sortait de la boite à gants un autre trésor : un carnet à ressort ATLAS, à petits carreaux, sur lequel elle avait noté des jeux et des chansons, des années auparavant.
Plus de quarante ans ont passé, et le carnet est toujours là ; sur la couverture d’un bleu d’encre tout délavé on peut encore lire, sous Atlas portant son globe : « NF cahiers scolaires No 451 ». Une page est cornée à « Colchique dans les prés ». Une chanson qui se termine par « et ce chant dans mon cœur murmure, murmure, et ce chant dans mon cœur murmure le bonheur. »

Le Grand Pays

[Inde du Sud, mars-avril 2016]

« À travers les années errantes, l’œil blasé s’habitue aux plus éclatantes couleurs, aux plus étranges décors. Il finit par découvrir la décevante monotonie de la terre et la similitude des êtres – et c’est un des plus profonds désenchantements de la vie. » [Isabelle Eberhardt, « Notes de route. Maroc, Algérie, Tunisie »]

Cochin KathakaliTanjore Brihadeswara Tempel 2SwamimalaiTanjore Brihadeswara Tempel

Faire naufrage. Comme Robinson sur l’île de la Désolation avant qu’elle ne devienne « Speranza ». Échouer, l’espace d’une nuit d’orage, d’un éclair, d’un demi-sommeil, dans un monde inconnu et à première vue hostile.
Tu perds tous tes repères. Rien ne t’est familier. Des fleurs aux noms connus mais pourtant étrangers – frangipane, jacaranda – des odeurs écœurantes, des visages farouches : yeux blancs exorbités et injectés de sang au milieu de peaux de terre noire, pareils à la déesse Kali.
Tu avances à tâtons, renfermée sur toi-même, la tête couverte et le regard baissé ; tu goûtes prudemment, encore tu te protèges – de la brûlure des épices, du rhum et du soleil.
Longtemps encore tu trébuches, tu transpires, tu digères avec peine, tu as mal à la tête. Tu te raccroches à tes habitudes, tu choisis les plats dont tu connais le nom, paneer aux épinards, dals et biryanis, raïtas d’ananas ; tu te plonges dans ton livre ou ton Guide du routard en relisant pour la vingtième fois le chapitre « Signes, symboles et superstitions ».
Tu croyais que ce troisième voyage t’aiderait à comprendre, un peu plus, un peu mieux, ce pays si divers, si étrange. Mais le Sud semble être un autre pays que celui que tu connais déjà. La végétation plus luxuriante, les gens plus foncés, les religions réparties différemment. Et au lieu de s’éclairer, l’entremêlement des croyances, des coutumes et des superstitions te paraît inextricable.

Ce n’est qu’au bout de trois ou quatre jours, au prix d’une marche essoufflante à 2660 mètres d’altitude, ton visage brûlé par le soleil, puis d’un vagabondage en train à vapeur entre forêts et plantations de thé, que tu réussiras à t’ouvrir lentement à cette étrangeté.
Dans le jardin botanique, des étudiants et des jeunes militaires t’arrêteront pour te prendre en photo, c’est eux qui te demanderont d’où tu viens et quelle est ta religion ; et là, incompréhension totale, leur regard perdu dans le vide, ta vie sans croyance. Puis au détour du jardin japonais, une vieille femme de la tribu des Todas te serrera la main de ses doigts boucanés et émaciés. Un petit bout de rien, édentée, le visage serein encadré d’une sorte d’anglaises poivre et sel qui te font penser à des dreadlocks. Cette tribu, dont la religion remonte à la nuit des temps, vénère les buffles et pratique des libations au lait au lever et au coucher du soleil. Ils appellent l’au-delà auquel ils croient Le Grand Pays. On sait peu de choses sur ces Todas, si ce n’est qu’ils étaient polyandres et qu’ils ont leur propre langue, un artisanat encore vivace, et qu’il n’en resterait plus qu’un millier.
Tu t’es alors souvenue d’Amrita Sher-Gil qui, lors de son premier voyage dans le Sud de l’Inde, écrivait : « I love South India . I find the people recall the figures of Ajanta. I wish I could live and work here all my life ! ». Tu aurais voulu voir cette Inde du Sud d’il y a 80 ans. Avant que la pollution, les conflits ou les tsunamis ne la dévastent. Cette Inde au sol d’ocre et à la végétation vert d’émeraude, parsemée de petites huttes d’argile rouge couvertes de feuilles de palmiers, où, en 1937, il n’y avait encore presque pas d’Européens. Voir le palais de Mattancherry, à Cochin, désert. Pouvoir observer longuement les fresques de Shiva et retrouver les scènes érotiques qu’elle dit avoir dessinées, dans une lettre du 25 janvier 1937 : les jeux amoureux entre Krishna et des Gopîs. Ou ces silhouettes de femmes du temple de Madurai qu’elle trouvait admirables. Fascinantes. Mais tu es loin de cette « extraordinaire atmosphère ». Alors, comme à chaque fois, tu te poses des questions sur le sens de ces voyages. Et tu oses presque prononcer le mot de déception.

Tu sais pourtant que, longtemps après ce voyage, quand tu auras tout oublié de la chaleur, de la maladie, de la pollution, il te restera le battement des tambours dans la poitrine et une odeur de fleur de muscade sur les doigts. Et tu te souviendras de cette marchande d’épices au sourire radieux, et des gestes incroyablement gracieux de la jeune danseuse. Qui s’appelait peut-être Amrita.

Ooty Botanischer Garten TodaSwamimalai 2Tanjore Brihadeswara Tempel 3Thekkady

« Il est ainsi, à certaines époques de la vie, des instants où rien d’extraordinaire ne survient, mais qu’on n’oublie jamais dans la suite, car ils sont d’une indicible douceur. » [Isabelle Eberhardt, « Notes de route. Maroc, Algérie, Tunisie »]

Le remède

{Un poème d’Ashraf Fayad, traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi}

Tu démentiras toutes les informations
les revues de presse
les analyses des spécialistes
en dernier cri de la mode
Tu n’abuseras pas du sommeil
et du téléphone portable
Tu t’exerceras un peu
à la mort
Tu te débarrasseras de toutes les photos
que tu as gardées de ton enfance
de ton adolescence, de ta pauvreté
de ton ex-aimée
des contes de ta grand-mère
et de tes virées nocturnes
pour t’attaquer
à certaines prétendues vertus
Tu utiliseras de l’eau chaude pour ta douche
et te laveras les pieds
chaque fois que tu ôteras tes chaussettes
Tu feras tiennes les expériences
de ceux qui viendront après toi
Tu écriras ton nom à l’envers sur le miroir
Tu mangeras avec la main droite
et laisseras le reste
à ceux qui méritent plus que toi
ta bouchée trempée dans
le pétrole

http://www.atlf.org/soiree-de-soutien-a-ashraf-fayad/

Versatzstücke

1b3b2b

Klosterneuburger Stift.
Eine Winternacht.
Die Herbstsonne sickert durch die Glasfenster des Kreuzganges.
Maria von Burgund steht im kalten von Kerzen erhellten Gang mit ihrer Stiefmutter Margareta von York. Beide tragen Nachthemden. Ihre Haare zerzaust. Marias durchscheinendes Nachtgewand, ihre Hände, ihr Gesicht sind voller Blut. Sie zittert. Ihre rote Haarpracht schimmert im Kerzenlicht.
Vor ihnen liegt eine Leiche. Gerollt in einem Leintuch. Es ist Adolf von Egmont.
        „Wir können anfangen zu drehen. Achtung, stand by.“
Der Tontechniker schaut seine Urlaubsfotos an.
Ein Fahrer wartet auf seinen nächsten Einsatz.
        „Achtung, wir drehen. Ruhe bitte.“
In einer Ecke trinkt ein Wächter in Rüstung und Tappert einen schnellen Schluck aus einer Cola Flasche.
Maria und Margareta packen das Leintuch mit der Leiche.
        „Und… action!“
Die zwei Frauen zerren die Leiche hinter sich her. Plötzlich hören sie Schritte auf den Steinpflastern und das Scheppern eines Schlüsselbundes. Sie halten inne. Schauen sich besorgt an. Hinter ihnen taucht Johanna von Hallewyn, Marias Kammerfrau, auf. Erleichterung.
Mit vereinten Kräften zerren nun die drei Frauen den Leichnam um die Ecke des Kreuzganges.
        „Danke. Aus. Gut.“
Maria von Burgund isst einen Obstsalat aus einer Plastikschüssel. Man kann ein Tattoo an ihrem Unterarm erahnen.

1. Oktober 2015